mardi 27 octobre 2015


Pas un jour sans qu’on prédise des pertes massives d’emploi liée à « l’uberisation ». Pourtant, les statisticiens peinent à lire ce phénomène en dehors d’un nombre limité de secteurs (transport avec chauffeur, location d’appartements…), et les études sectorielles présentent une histoire très différente. Dans l’industrie[1], elles montrent plutôt des évolutions incrémentales et l’adaptation de la production à de nouvelles technologies – « impression 3D », digitalisation des processus liée à la baisse du prix des capteurs et du traitement de l’information ou  recomposition de la chaîne de valeur avec l’apparition d’entreprises « fabless » (quelques dizaines de personnes peuvent créer un leader mondial[2] du microprocesseur).

La question n’est donc pas de brandir une menace digitale comme le font certains gourous et quelques consultants, mais de définir la forme de cette menace. Or dans bien des cas, elle viendra davantage d’un concurrent plus apte à tirer parti du digital que d’un géant de l’internet ou d’un clone d’Uber surgi de nulle part. Il y a donc un risque à investir trop pour contrer une überisation théorique, mais pas assez pour renforcer sa compétitivité et beaucoup de commentateurs n’aident pas à y voir plus clair. Ce risque de « mal investissement » nourri par des extrapolations hasardeuses et des récits inspirant l’optimisme aux investisseurs et la crainte aux entreprises est précisément la définition d’une bulle[3].

Or tous les secteurs ne sont pas touchés de la même façon. Dans le transport, Uber bouleverse la fonction « d’interaction » (mise en relation clients-taxis), pas la « production » (conduire une voiture) - plus concernée par la robotisation - ni la conception - concurrencée par l’intelligence artificielle. Les trois activités étant complémentaires, la réduction du coût de la première stimulera la croissance de la seconde. Actionnaires de G7 ou propriétaires de plaques de taxis peuvent s’inquiéter de l’überisation, mais l’emploi de chauffeur est peu menacé. Certains le nient en évoquant les taxis sans chauffeurs, mais c’est un phénomène de robotisation qui n’existe encore nulle part, sans lien avec le développement de plateformes de mise en relation.

Afin d’estimer l’impact de l’uberisation, nous avons décomposé[4] l’emploi en France en 88 secteurs (commerce de détail, métallurgie, édition, construction de bâtiments…) et par nature de fonction (production, interaction/rangement/secrétariat, conception/management). En effet, les activités de  « production » et de « conception » peuvent, et ont été touchées par des gains de productivité (utilisation de machines puis de robots pour la production, et développement de l'intelligence artificielle ou du crowdfunding pour les activités de conception). Mais elles sont peu concernées par l’Uberisation - à l’inverse des activités « d’interaction », dont certaines pouvent être remplacées à 100%. Cette analyse a été complétée d’avis d’experts sectoriels, et nous avons également tenu compte de la dynamique de la demande : ainsi les services de santé vont se digitaliser, mais la croissance à long terme du besoin est telle que l’effet positif sur le volume ou la qualité des services compensera probablement sur le risque de baisse de l’emploi.

Positionnement des principaux secteurs de l'économie française selon la nature des emplois






Ce modèle estime  l’emploi « uberisable » à moyen terme à 14 % de l’emploi total. Il s’agit d’un ordre de grandeur, mais il est infiniment plus précis que les discours estimant  cette part  à 100% sans analyse sérieuse. Il quantifie une réalité : le sujet est réel mais des millions d’emplois « productifs » (maçons, collecte des déchets, ménage…) sont peu touchés. Les emplois « d’interaction  » (commerciaux, centres d’appel…) seront en revanche moins nombreux du fait de l’utilisation d’outils numériques « court-circuitant ». Mais ils sont loin de représenter la totalité des emplois.

L’étude fait aussi apparaître des secteurs gagnants. Les producteurs agricoles subissent déjà le niveau maximum de pression concurrentielle du fait des centrales d’achat : un Uber des fruits et légumes (qui livrerait les clients en direct) peut difficilement réduire plus leurs marges. Par contre il leur permettrait de valoriser la qualité et de gagner des parts de marché en satisfaisant les amateurs de légumes qui ont un goût. Par ailleurs, comme indiqué plus haut, une baisse du coût de l’interaction induira une hausse de la demande pour la production. Enfin, l’économie française n’est pas inerte : alors que nos 14% sont un total à moyen terme, 15% des emplois sont détruits chaque année et il s’en crée à peu près autant, pour des raisons tenant aux évolutions de la technologie (digital, énergie renouvelable,…), de la compétitivité (taux de change, savoir-faire…) ou de la consommation (plus de boutiques de e-cigarettes et moins de téléphonie mobile).Uber (14 % de l’emploi à terme) est peu de choses face à  Schumpeter (15 % de l’emploi par an) !

Certes, il n’y a aucun doute sur le fait que la digitalisation réduira le nombre de certains emplois et en aboutira à en créer d’autres. Comme pour toutes les vagues technologiques, la clef sera la capacité à intégrer ces technologies là où elles sont utiles. Et pour cela, il est préférable de fonder sa stratégie numérique…  sur des nombres plutôt que sur des concepts à la mode !

Vincent Champain, cadre dirigeant et Frédéric Benqué, investment partner à NextWorld pour l’Observatoire du Long Terme (http://longterme.org)



[1] https://hbr.org/sponsored/2015/06/big-data-and-big-oil-ges-systems-and-sensors-drive-efficiencies-for-bp
[2] Voir Espressif, exemple 5 dans l’article suivant : http://www.techradar.com/news/internet/a-guide-to-the-internet-of-things-1299047
[3] Définition du professeur Robert Schiller, expert des phénomènes de bulle. Cf. « Rising Anxiety That Stocks Are Overpriced », New York Times, 27/8/2015.
[4] Enquête emploi 2013, Données Insee








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